Y-a-t-il plusieurs radicalisme ?

Certains se réfugient derrière l’idée selon laquelle, le radicalisme n’a jamais été défini, qu’il serait essentiellement un état d’esprit, un certain rapport à la politique et à la démocratie. Il est vrai que les nombreux acteurs politiques se réclamant du radicalisme lui ont toujours refusé une identité doctrinale. Pour autant, les nombreux intellectuels qui ont traversé le parti lui ont légué de bien solides fondements théoriques et lui ont assuré une densité non seulement philosophique mais aussi sociologique et économique. Camille Pelletan, Léon Bourgeois, Célestin Bouglé et Alain en particulier ont contribué à l’élaboration résolue d’une doctrine radicale. Aujourd’hui, à la faveur d’une amnésie partielle, et du refus de relire les conclusions des congrès radicaux d’antan, il est communément admis aujourd’hui, que le radicalisme s’est toujours dispensé d’idéologie et se fondait sur un socle de valeurs. Il est une figure très fréquemment mobilisée pour défendre cette image d’un radicalisme pragmatique : c’est celle d’Edouard Herriot.

Pourtant, loin de l’ambivalence, Edouard Herriot a lui aussi contribué à l’explicitation du radicalisme. Dans son ouvrage « Pourquoi je suis radical-socialiste », Edouard Herriot s’attache à montrer la singularité du radicalisme. Il écrit cet ouvrage à la fin des années 20, alors que socialistes et communistes se déchirent entre seconde et troisième Internationale. Dans ce contexte, où la gauche est résolument marxiste, Edouard Herriot ne s’affirme pas en opposition avec la SFIO; il fixe des nuances. Des nuances de taille, certes, du moins pour certaines, mais des nuances seulement et non une opposition féroce. Il reconnait bien d’ailleurs la gauche comme étant son camp idéologique. Il s’associe à la pensée d’hommes comme Jaurès, Blum et parfois Guesdes. Rien d’étonnant d’ailleurs: l’homme du cartel des gauches en 1924 est aussi celui qui accepte le rapprochement avec la SFIO pour la création du Front populaire en 1935.

Le reproche qu’il adresse au socialiste se tient essentiellement en « l’affirmation vigoureuse du droit de propriété ». (p.59) Une différence majeure à l’époque mais qui 100 ans parait bien mince considérant l’évolution du Parti socialiste et de l’ensemble de la gauche sur cette question. En cela, Herriot et les radicaux ont été rejoints par les socialistes. Ils le seront par la suite sur de nombreux autres points.

En attendant, les positions d’Herriot à l’époque ne laissent cependant aucun doute sur son appartenance au camp social.
Il rappelle que les radicaux « réclament des impôts nouveaux » et notamment une contribution du capital mobilier et immobilier(p.81). Il regrette le poids des impôts de consommation, réclame une taxe sur la production (en lieu et place de celle sur le chiffre d’affaire) et regrette de « ne plus croire à la volonté des classes les plus riches de faire des sacrifices en faveur de la nation ». C’est pourquoi il évoque la mise en place d’une contribution sur les fortunes. « Quoi de plus juste que le prélèvement sur les fortunes privés » (p.81) et la lutte contre « les désertion de capitaux à l’étranger »(p.171)

« Et, pareillement, le radicalisme socialiste admet, proclame la nécessité d’une propriété collective au profit des communes ou de l’État, des coopératives ou des syndicats.Le programme radical socialiste demande la révision de tous les contrats ayant aliéné la propriété publique, il affirme la nécessité de rendre à la nation tous les services publics dont elle est encore frustrée » p.54- 55

« J’admets, avec M.Léon Blum, la reprise par l’Etat des services publics ou d’un service social comme celui des Assurances; je comprends que l’on veuille transformer au profit de l’Etat les monopoles de fait lorsqu’ils deviennent un moyen d’oppression » p.57

On notera dans son ouvrage (marqué par le contexte d’une France encore meurtrie par la guerre, une monnaie instable, l’émission de bons du trésors)) sa ferme résolution à la maitrise du budget de l’Etat encore qu’il ne s’interdise nullement le recours à l’emprunt, ne faisant que s’obliger au principe de solvabilité.
On reconnaitra derrière le ton fermement anticlérical une ère positiviste « Le progrès c’est de détourner, de plus en plus, le peuple du mythe pour le rapprocher, de plus en plus, de la science »(p.63).

Le radicalisme d’Herriot ne correspond pas à une pensée petite bourgeoise de républicains modérés comme il y a pu en avoir dans l’entre deux-guerre. C’est un républicanisme de combat, résolument social. Il affirme d’ailleurs, et il faut mesurer le poids de cette phrase en 1928 alors que la SFIO est codirigée par Paul Faure et Léon Blum : « Le radicalisme socialiste m’apparait non comme un socialisme honteux, mais comme un socialisme précisé. » Herriot ne rejette pas fondamentalement le socialisme. Il s’en distingue par la méthode et par l’attachement à la propriété privée.

Il conclut « Il faut travailler pour ceux qui souffrent et qui espèrent, pour ceux qui, depuis si longtemps, attendent l’Epiphanie de la justice. Si notre parti abandonnait ce principe, il aurait perdu toute raison d’exister. » (p.181 ). Herriot est un homme de gauche, en ce sens qu’il confie à l’Etat des prérogatives sociales et la responsabilité de la solidarité entre les classes sociales.

D’autres ont préféré forger leur conception du radicalisme à travers leur action politique. C’est le cas de Gambetta ou de Clémenceau. Leur choix quand ils étaient en responsabilité nous renseignent eux aussi sur leur manière de concrétiser le radicalisme dans la pratique du pouvoir.

Description de l’auteur

Jonathan Bocquet

Doctorant en sociologie politique au laboratoire Triangle de l'ENS Lyon.

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