Penser autrement le travail !

Ce texte est issu d’une contribution thématique pour le congrès 2015 du Parti Radical de Gauche. Il s’adresse à la base aux militants du PRG mais nous avons souhaité l’ouvrir au débat au delà du seul parti. »

Le chômage ne cesse de progresser. Il y a 50 ans, on pouvait comprendre que la bataille présidentielle se joue sur les promesses des candidats à inverser la courbe du chômage, mais aujourd’hui, continuer d’entendre certains responsables politiques évoquer une « société du plein-emploi » et faire de la lutte contre le chômage l’alpha et l’omega des politiques publiques semble désuet, et faire fi du changement de modèle qui s’est opéré depuis la fin des trentes glorieuses.

Quatre millions de chômeurs ! (et combien de non pris en compte par les statistiques). Aujourd’hui, toutes catégories confondues, seulement un Français sur trois travaille. Ce qui signifie que les autres vivent soit grâce à la solidarité étatique (revenus sociaux) dans une très large part, soit grâce à leur capital, soit grâce à d’autres formes de solidarités (familiales notamment évidemment pour les mineurs).

Partager le temps de travail, une redistribution des richesses qui ne coûte pas plus cher
Viser, dans le modèle actuel, une situation de plein-emploi est une aberration économique et anthropologique. Economique, car la hausse constante de la productivité, exponentielle dans certains secteurs, mène mécaniquement à une baisse du besoin en travail pour la même richesse créée. Sans doute certains secteurs présentent un potentiel d’emplois non-négligeables (aides à la personne, économie locale, développement écologique, etc.) ; mais jamais ils ne pourront assumer la masse de personnes aujourd’hui sans activité. De plus, dans un grand nombre de cas (services à la personne), il s’agit d’activités non-productives, sur lesquelles une économie ne peut pas reposer.
Au-delà de l’illusion donnée par quelques contrats aidés, les fondamentaux économiques ne permettent pas de prévoir une inversion de la courbe du chômage : la croissance de la productivité et de la population active (qui augmentent la force productive) ne sont pas en adéquation avec les taux de croissance, qui permettent d’estimer le besoin en travail de notre économie. Aberration anthropologique, puisque la baisse du temps de travail fait partie de l’ambition humaine.

Sauf à croire encore en une valeur travail et au labeur émancipateur, dont on a tôt fait de comprendre qu’ils ne concernent que ceux qui ont la chance d’avoir une activité épanouissante, qu’ils ont choisie et qu’ils peuvent exercer dans de bonnes conditions. L’activité professionnelle est rarement la vocation bienheureuse que l’on voudrait faire croire. Le reconnaître permettrait d’imaginer une société ou les relations sociales ne tournent pas autour du métier et encore moins du statut professionnel.
Réévaluer la place du travail dans la vie quotidienne et plus largement dans notre société revient à permettre à chaque individu un réel épanouissement et sa contribution au corps social dans des activités non-lucratives.

Dans la logique qui a toujours été la sienne, le Parti radical de gauche pourrait avoir l’audace de s’inscrire pleinement dans la réflexion pour la baisse du temps de travail. Il pourrait initier et peser dans le débat pour le revenu de base ou revenu citoyen, dont les seules logiques permettent de repenser le « travail », le « lien social », et la solidarité entre les individus.
Nous sommes arrivés en haut de l’asymptote de consommation de biens matériels. La seule logique de croissance ne suffira plus à créer des emplois même artificiellement. Il faut sortir les politiques publiques du vingtième siècle, et cesser de croire au mythe de la croissance infinie comme en celui d’une illusion de naturalité du temps de travail. L’ensemble des démocraties européennes, gouvernement Valls compris, organisent la libéralisation du marché du travail et prônent un social-libéralisme. Chiche ? Assumons alors la libéralisation du temps de travail. Si notre idéal va vers un temps de travail moindre, proposons, à l’inverse de la défiscalisation des heures supplémentaires mise en place par Nicolas Sarkozy, une exonération de cotisation sociale pour les entreprises qui accepteront de réduire le temps de travail de leurs salariés. Une partie de ces cotisations deviendra superflue, par la réintégration dans l’emploi d’une partie de la population, la moindre charge de travail de l’autre partie (et ses syndromes associés : burn-out par exemple) ou de son investissement dans la cité (engagements bénévoles et citoyens par exemple).

Nous ne pouvons pas demander aux entreprises de payer les salariés 35h si nous passons aux 32h. Les employés aussi doivent faire un effort et accepter de diminuer leur salaire en même temps que leur temps de travail pour que cela puisse profiter à d’autres. Tout cela doit se passer de manière souple (semaine de quatre jours ? Annualisation du temps de travail ?). Des négociations par branche seront nécessaires et peut-être parfois faudra-t-il faire du cas par cas pour qu’avec le temps tout le monde s’adapte à une nouvelle manière de penser le travail.

Il ne sera plus l’activité sociale autour de quoi l’ensemble de la vie sociale s’organise, mais bien une activité parmi d’autres. Ni plus ni moins que la logique même de l’extension du travail dominical. Cela nous oblige à réfléchir autrement sur des logiques où les individus sont plus autonomes dans leur manière de concevoir leur production et leur consommation. Mais nous ne pouvons pas laisser aux entreprises la liberté de négocier la durée de travail considérant à quel point le marché du travail est à l’avantage des employeurs. La négociation doit être collective pour ne pas rompre le contrat social. Réduire le temps de travail, le partager, repenser le découpage du temps dans le quotidien des administrations autant que dans celui des citoyens : libéraliser le temps au bénéfice des salariés !

Des techniques nouvelles allègent les tâches, voire suppriment certaines fonctions. Parfois, ce sont des pans d’activités qui sont remis en cause. Tout laisse à penser que cette dynamique d’automatisation, de ruptures technologiques, n’en est qu’à ses débuts. Si elle détruit le besoin en travail, elle intensifie notre besoin en capitaux. Cette intensification capitalistique n’est en rien un danger pour l’économie. Elle est un nouveau modèle, un modèle vers lequel on s’est efforcé d’aller depuis la naissance de l’agriculture et la sédentarisation des sociétés humaines. La socialisation du capital technique et notamment de certaines innovations peut éviter que ce modèle accentue les rapports d’aliénation.
Si la baisse du besoin de travail peut être une source d’émancipation de l’homme, elle ne doit pas se transformer en asservissement au capital. Il faut considérer les gains de productivité comme des gains de l’ensemble de la société et donc en faire bénéficier l’ensemble de la société plutôt que les seuls détenteurs du capital. Car l’innovation est forcément sociale. A l’heure du monde cybernétique, il n’existe plus que des innovations en réseau, et personne ne peut se prévaloir seul du progrès. Les gains de productivité doivent donc être pensés comme des bénéfices socialisés et répercutés comme tel.

L’aspiration historique de la gauche, dans une perspective de progrès social, de réduction du temps de travail converge avec la nécessité économique et l’évolution technique. Libérer du temps pour le loisir l’épanouissement personnel et les actions citoyennes, faire reculer la pénibilité et l’aliénation dans le travail.

Description de l’auteur

Jonathan Bocquet

Doctorant en sociologie politique au laboratoire Triangle de l'ENS Lyon.

Pas encore de commentaire.

Ajoutez un commentaire