Morale à l’école, un sujet délicat

Morale à l’école, un sujet délicat

« Morale laïque », si l’on avait cherché concept plus polysémique, on ne l’aurait trouvé. L’annonce faite le 11 juillet par M. Peillon devant la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale laisse perplexe. Le peu d’informations à ce sujet ne permettant pas de juger l’action de l’actuel ministre en cette période estivale, nous ne lui ferons en aucun cas un procès d’intention. Cependant, il est légitime de se poser des questions surtout lorsque le terme « morale » ne peut que nous rappeler la réinstauration de celle-ci par l’ex-ministre de l’éducation nationale, Xavier Darcos.

La laïcité est un concept qui nous est cher et les discussions qui auront lieu dès la rentrée scolaire ne peuvent qu’être encouragées. Il faudra, en revanche, ne pas passer la charrue avant les bœufs : comment inculquer la laïcité si les institutions ne sont pas irréprochables ? Comment faire comprendre et accepter la laïcité à des enfants si l’on continue à garder des vacances et des jours fériés basés sur la religion catholique plutôt que de prendre en compte les rythmes chronobiologiques ? Quelle est la légitimité des enseignants lorsque le concordat est encore en vigueur dans certaines régions alors que la France est censée demeurer une et indivisible ?

Cette notion de morale s’inscrit dans le débat sur le rôle de l’école, dans une époque où le sentiment de perte de repères pour les jeunes se fait sentir et où le système scolaire français a du mal à s’adapter. On ressent chez de nombreux enseignants et parents d’élève la nostalgie d’un âge d’or utopique, celui de l’école de la troisième république, époque qu’ils n’ont cependant eux-mêmes pas connu. Si la morale a eu un rôle considérable à l’école, il faut tout de même la remettre dans son contexte historique. En effet, au début du XXe siècle, les institutions de la république ne sont pas légitimes : à droite, plus d’un tiers de la population est monarchiste, notamment avec Action Française et Charles Maurras ; à gauche, l’Humanité avec Jean Jaurès ne soutient pas non plus la république qu’ils trouvent trop bourgeoise et la préfère socialiste. Aujourd’hui, le temps du patriotisme exacerbé n’a plus lieu d’être, il est loin le temps où nous étions la seule république d’Europe et les pensées étaient tournées vers la ligne bleue des Vosges.

La question de la formation des citoyens et, au-delà même, de chaque être en tant qu’individu libre et responsable reste actuellement primordiale. Il est certain qu’il faille une instruction civique chère à Condorcet, c’est-à-dire une exposition des institutions aux élèves afin que par le savoir et la raison ils puissent vivre en citoyens éclairés. Malheureusement, l’histoire nous a montré que cela ne suffit pas, l’existence et la connaissance des droits de l’homme n’ont pas empêché la solution finale. Il faudrait alors une éducation civique, mais qu’est-ce que trop éduquer si ce n’est un dressage normatif de l’enfant qui doit adopter un certain nombre de comportements déterminés, un refus de la déviance et de la créativité, une obéissance aveugle au pouvoir ? Au-delà de ce double écueil, il ne faut pas tomber dans le catéchisme républicain et faire de la laïcité une religion d’État, et ce pour deux raisons : la première est que cela reviendrait à faire de la morale chrétienne laïcisée, bien-pensante, prise dans un paradigme d’opposition entre bien et mal. La seconde est que tout règle ou comportement imposé n’implique pas une situation d’engagement de la part du sujet et si celui-ci s’y conforme dans un premier temps afin d’éviter tout conflit, il ne faudra pas y compter dans un autre contexte.

Le vivre ensemble et le statut de citoyen dans un état de droit s’acquièrent avant tout par le développement de l’esprit critique (par exemple par le débat, la philosophie, l’expérimentation…) à l’école mais aussi tout au long de la vie. Nous espérons donc que le ministre de l’Éducation nationale invitera à sa table les différents partenaires sociaux afin que le débat soit le plus constructif possible et qu’à l’issue de celui-ci nous trouverons comment donner aux élèves les moyens et les outils pour réfléchir, faire des choix éclairés, défendre leurs idées tout en écoutant les autres.

Description de l’auteur

Julien Depriester

Doctorant en sciences de l'éducation et de la formation au laboratoire EFTS de l'ED CLESCO

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