Les Inuits et le partage du temps de travail

Les Inuits et le partage du temps de travail

Dans Le pluriel de l’Articque, travail salarié et rapports sociaux en zones périphériques (1991), Gérard Duhaime étudie les Inuit de l’Arctique du Québec. L’anthropologue démontre que la sédentarisation des Inuits et l’apparition de villages permanents (promus par le gouvernement) provoquent l’irruption du salariat dans la culture Inuit. La multiplication d’emplois permanents (agents municipaux, police, protection de la faune, etc.) transforme les habitudes de ces sociétés anciennement nomades, mais leur appropriation de la culture salariale est tout à fait particulière. Alors que ces emplois représentent pour eux les trois quarts de leurs revenus, ils ne gardent jamais le même emploi longtemps quand bien même il s’agit de contrats pérennes. En effet, quelque soit les conditions de travail et le revenu associé, ils quittent régulièrement leur emploi pour se consacrer à d’autres activités non rémunérées. La première explication serait la survivance d’un rapport saisonnier aux activités qui s’oppose à toute idée de continuité. Mais cette explication sous-estime la capacité d’adaptation de la société Inuit. En réalité, la logique Inuit est autre. Ils ne travaillent qu’aussi longtemps qu’il leur est nécessaire pour disposer des ressources suffisantes à leur mode de vie, et celui-ci est particulièrement humble. Lorsqu’ils ont répondus à leurs besoins, ils quittent leurs emplois afin qu’un autre puisse en profiter. C’est la règle du partage du travail. Comme n’importe quelle ressource, le travail n’est pas infini. Disposer d’un travail est une chance, et il faut accepter sa circulation plutôt que sa conservation.

C’est ainsi qu’en favorisant la participation de tous au travail, plutôt qu’en faisant la promotion d’une oligarchie d’actifs, la société Inuit concourt à l’épanouissement de tous ses membres au nom de la solidarité. A rebours des logiques néolibérales qui promeuvent la défiscalisation des heures supplémentaires, et remettent en cause la diminution du temps de travail pourtant inévitable compte tenu du chômage structurel des sociétés modernes, la société inuit nous propose une éthique sociale. Travailler moins, mais être plus nombreux à travailler. La hausse constante de la productivité doit nous inciter à partager encore davantage le travail.

Durant la campagne présidentielle de 2012, Michel Rocard rappelait l’urgence d’un passage au 32h. Il faut évoquer les chiffres du chômage dans les sociétés post-industrielles pour comprendre que cela est inévitable. La hausse de la productivité était l’un des objectifs fondamentaux à l’origine du progrès humain. Celle-ci devait concourir dans nos rêves d’antan à une société où l’homme humain pourrait se libérer de l’aliénation perpétuelle de la production. Les gains de productivité nous permettraient aujourd’hui de repenser les logiques de partage du travail. Mais nous restons sur des schémas datant d’une époque où la productivité était telle qu’un homme peinait à subvenir à ses propres besoins. Aujourd’hui le ratio a considérablement évolué. Là où il fallait un agriculteur pour nourrir 20 individus au XIX, il suffit à présent d’un agriculteur pour 4 individus.

Description de l’auteur

Jonathan Bocquet

Doctorant en sociologie politique au laboratoire Triangle de l'ENS Lyon.

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