L’économie sociale et solidaire (ESS) une réactualisation du solidarisme

L’économie sociale et solidaire (ESS) une réactualisation du solidarisme

Les acteurs de l’ESS – comme les penseurs de l’autogestion avant eux – auraient tendance à refuser la montée en généralité. Il est dommageable pourtant que ces initiatives locales ne soient que trop rarement liée à une réflexion critique globale, même si un certain nombre d’acteurs et de chercheurs militent en ce sens et font l’effort d’élargissement de la focale. Mais intrinsèquement, les mouvements d’ESS ne sont ils pas opposés aux logiques étatiques et défiant envers les formes idéologiques et a fortiori de leurs « enfants » : les partis politiques ?

Les chercheurs tentent de tisser des liens entre les mouvements solidaires contemporains et les théories ou courants politiques du XIXème siècle. Il est vrai que parfois, les acteurs de l’ESS paraissent orphelins d’une théorie politique. Ils ont d’ailleurs tendance à rejeter l’ambition d’une vision globale du monde et défendent, face aux pesanteurs des idéologies, les vertus des initiatives locales : la créativité et la convivialité. Dans Résister au quotidien ?, dirigé par Bruno Frère et Marc Jacquemain, Bruno Frère évoque les spécificités de l’engagement pour une économie alternative. Il tente de comprendre la grammaire propre aux mouvements d’économie sociale et solidaire et cherche à savoir si elle est originale et nouvelle.

Rappelons que l’ESS consiste en l’ensemble des activités économiques à vocation d’utilité sociale, respectueuse de l’homme et qui consacre un certain nombre de principes prioritaires à la recherche de bénéfice. L’ESS n’exclut pas en soi la notion de profit mais les organisations sociales et solidaires consacrent un fonctionnement horizontal et participatif. C’est ce qui pousse Bruno Frère a aller chercher du côté des théories autogestionnaires comme nous le verrons après. Mais d’abord faisons un rapide tour d’horizon des quatre grandes familles de l’Economie Sociale et Solidaire.

Commerce équitable. La grande notoriété du commerce équitable fait aussi de cette famille de l’ESS l’une des plus critiquée. Elle permet le développement d’échanges plus équitables entre le Nord et le Sud mais il existe aussi du commerce équitable Nord Nord, qui permet le maintien de l’agriculture paysanne, de l’agriculture de proximité ou encore de l’agriculture biologique. L’une des formes les plus intéressantes est sans doute celles d’associations et de coopératives de consommateurs. Mais il arrive que l’on considère les coopératives de consommations(notamment en circuit-court) comme une famille à part de l’ESS.
Services d’échanges locaux / échanges non monétaires : Il s’agit de favoriser les échanges réciproques de savoirs (et savoirs-faire) en se passant de la monnaie. Comparée parfois aux structures de Troc, l’idée ici n’est pas d’insister sur la gratuité mais sur la récipcrocité puisque l’objectif est de créer du lien social et de renforcer la cohésion autant que de faciliter l’accès à des services trop chers sur le marché traditionnels. Il arrive que ces SEL soient en lien avec des structures sociales pour favoriser la réinsertion. Les années 2000 ont vu refleurir un grand nombre de monnaies fictives ou complémentaires. Nous ferons un article spécifique sur leur rôle, leur intérêt et leurs limites. Rapidement exprimons le fait qu’elles inversent la logique fiduciaire de la monnaie classique puisqu’elles sont en général fondantes (leur valeur diminue dans le temps).
Finance solidaire / Micro crédit CIGALES :: Les coopératives de crédit parfois désignées sous le terme micro-capitalisme. Elles financent des projets, généralement des initiatives locales, sur des logiques plus ou moins radicales et des critères plus ou moins solidaire. Parfois, le financement du projet est conditionné de son caractère proprement solidaire ou éthique, d’autres fois, il s’agit de financer n’importe quel projet qui n’aurait pas été financé par les créanciers classiques.
Voir : club CIGALES (Club d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Epargne Solidaire)
Accompagnement des Services de proximité : Ce sont des structures qui font la promotion et accompagnent le développement de services de proximité en mettant l’accent sur la dimension alternative. Il ne s’agit pas de financement mais bien d’un accompagnement sous la forme de conseils, de management et parfois de logistique.
Selon jean louis laville 5 secteurs principaux

Nous pensons avec Bruno Frère que le mouvement de l’Economie Sociale et Solidaire est directement héritier des pensées politiques et du foisonnement intellectuel de la fin du XIXème siècle. En effet, ces 4 grandes familles existaient à l’époque du socialisme associationniste et coopérativiste au moins en théorie. Elles avaient été pensées et parfois expérimentées. La valorisation de la créativité dans des micro initiatives s’opposent au militantisme politique ou syndical mais fait écho aux thèses coopérativistes et associationnistes du dix-neuvième siècle.

Pour lui, quatre principes clefs sont au fondement de cette grammaire : créativité, convivialité, le plaisir du partage, le lien social) Mutualité , « amitié vertueuse ». Pour lui, si les alternatifs des années 1970 et 1980 savaient ce qu’ils devaient au courant autogestionnaire qui était alors en pleine effervescence, le lien se serait dilué dans le discours des acteurs de l’ESS depuis les années 1990. Pourtant, il ne s’agit absolument pas d’un nouveau mouvement social. Ainsi, Frère titre une de ses parties malicieusement « Une nouvelle grammaire de l’engagement…née il y a cent cinquante ans. « Bruno Frère insiste tout particulièrement sur l’analyse Proudhonnienne. Mais à côté du penseur anarchiste, de nombreux auteurs réflechissent à d’autres alternatives entre socialisme et capitalisme. Surtout, à l’époque de la sociologie naissante et du positivisme triomphant, émergeait l’impératif de solidarité au fondement des logiques d’association et de mutualisme.

Rappelons d’ailleurs, la tenue, en janvier 2013, d’ un colloque intitulé « Revisiter l’ESS à la lumière des notions solidaristes » ESDES. Il nous invitait à mettre en lumière les liens forts qui existaient entre la (les?) théorie(s) solidariste(s) et l’ESS. Au coeur de ces deux courants, l’idée que l’association est le vecteur de résistance à l’aliénation et à la précarité. Dans ces deux courants, il s’agit de réunir les conditions de l’émancipation de l’individu grâce au collectif. C’est la société qui libère l’individu.

Bibliographie : M Jacquemain et B. Frère (Dir.), Résister au quotidien, Presses de Science Po, Paris, 2013

Voir aussi Laville 2008

Description de l’auteur

Jonathan Bocquet

Doctorant en sociologie politique au laboratoire Triangle de l'ENS Lyon.

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