Le National Solidarisme, un faux solidarisme

Le National Solidarisme, un faux solidarisme

Depuis son accession à la tête du Front National, Marine Le Pen n’a de cesse de porter un discours plus social et de transformer l’image de son Parti en s’adressant aux travailleurs et en mettant en avant une rhétorique de la solidarité, sans jamais renier le caractère nationaliste de son programme. Il s’agit d’une mutation dans la hierarchie des courants du Front National qui fait ressurgir une branche longtemps mis de côté à l’extrême droite : le national solidarisme. Incarné notamment par Serge Ayoub, cette mouvance tente d’accaparer l’héritage solidariste. La doctrine solidariste tombe à point nommé pour Marine Le Pen qui tente de réaffirmer la prétention républicaine du Front National au grand dam d’ailleurs des effectifs royalistes.

Nous ne pouvons pas nier l’existence d’une vraie conception nationaliste de l’Etat social dont Serge Ayoub est l’un des représentants face au courant identitaire.Mais la récupération de l’appellation « solidariste » est une imposture intellectuelle sur laquelle les véritables républicains doivent être vigilants. La meilleure chose à faire est de revendiquer cet héritage avant qu’il ne soit définitivement capté par le Front National et ses alliés. C’est pourquoi il nous semble essentiel de revenir sur les spécificités de ce National Solidarisme, qui évidemment n’a pas grand chose à voir avec le solidarisme théorisé à la fin du XIXème siècle et qui inspira les radicaux et les radicaux socialistes tout au long de la Troisième République.

Dans un article vers un national solidariste,  Pierre Crétois tente de se pencher sur ce que représente cette troisième voie. Nous rajoutons à son propos un certain nombre d’éléments.

Le courant national-solidariste nait véritablement en France après la guerre d’Algérie avec le Mouvement Jeune Révolution (MJR). Nés à la fin des années 1960, ces deux organisations étaient composés d’activistes d’une des branches de l’OAS (OAS-Métro-Jeunes). En effet, ce courant est au départ principalement composé de partisans de l’Algérie française dont l’enjeu a largement mobilisé les populations étudiantes et reste un clivage marquant pour les jeunes de la fin des années 1960 et début des années 1970. Le Mouvement Jeune Révolution est créé en 1966 et deviendra le MSF en 1972 et s’allie avec le Groupe Action-Jeunesse dès 1973. En 1975, est créée l’Union solidariste. Celle-ci développe une rhétorique autour de la nécessaire défense des travailleurs qui n’est pas sans rappeler le discours rénové du Front National depuis les années 2000 et notamment de sa nouvelle dirigeante Marine Le Pen

En 1977, l’Union solidariste (regroupant l’ensemble des courants se revendiquant du national solidarisme) rejoignit le Front national. A noter, que l’un des leaders de MSF, puis de Mouvement solidariste, Jean Pierre Stirbois, fut ensuite numéro 2 du Front National jusqu’à son décès en 1988, ce qui montre l’influence de ce courant « solidariste » même si les effectifs étaient relativement faibles.

Nous pouvons aussi évoquer l’expérience du mouvement Troisième Voie. Troisième Voie (TV) est le nom qu’a adopté en 1984 le mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) . Ce mouvement héritier des groupes action jeunesse et des groupes nationalistes révolutionnaires avait pour symbole le trident et pour devise « ni trusts ni soviets ». Alors que le solidarisme originel visait à dépasser l’opposition stérile entre communisme et capitalisme et à opérer une synthèse libérale-sociale, le groupe TV rejette dos à dos communisme et libéralisme. Surtout, TV renoue avec la tradition antisémite de l’extrême droite, affirme une grande hostilité aux immigrés et la défense de l’identité culturelle européenne proche d’une conception ethniciste. Notons que les membres de TV n’hésitent pas à se réclamer de Proudhon notamment pour appuyer la défense d’une vision corporatiste de la société. Il faut voir ici la propension jamais limitée de l’extrême droite à piocher dans toutes les littératures de philosophie politique et à se réapproprier des auteurs qui apparaissent pourtant en opposition totale avec les thèses nationalistes. L’organisation sera finalement dissoute en 91 essentiellement pour des dissensions internes sur la position à tenir par rapport au Front National, à l’époque peu enclin à suivre ces courants national-solidaristes.

Dans le contexte de la guerre froide, le rejet dos à dos des deux blocs majeurs fait florès et laisse même murir au sein de l’extrême droite européenne, le rève d’une puissance supra nationale, un comble quand on y pense aujourd’hui! En effet, les branches se revendiquant du solidarisme et d’une troisième voie au sein de l’extrême droite tendent d’ailleurs à cette époque à défendre l’effacement des frontières entre les nations européennes. Nous pouvons évoquer le cas du Parti Communautaire Européen créé en 1984 et qui reprend la dialectique du Ni socialisme ni Libéralisme et dont la devise était: l’Europe aux Européens

Si le courant s’organise dans les années 1960 en France, on trouve des traces dès l’entre deux guerres, et notamment une incarnation concrète en Belgique. En effet, le Verdinaso, parti nationaliste flamand, se réclame dès les années 1930 du « national-solidariste ». Affirmant son rejet du marxisme et du capitalisme international, il développe une rhétorique autoritaire et militariste. A ce sujet, l’observatoire belge de l’extrême droite (resistances.be) a démontré en quoi ce parti s’éloignait de la théorie originelle. Pour eux il s’agit d’une version fascistante du solidarisme. http://www.resistances.be/nsolidarisme02.html

Le mot solidarisme est pensé par Pierre Leroux (lui qui a aussi proposé le terme socialiste). Il est repris par un certain nombre de socialistes utopiques jusqu’à devenir un courant philosophique et politique au croisement du libéralisme et du socialisme. Léon Bourgeois et Célestin Bouglé sont généralement considérés comme ses principaux fondateurs. Il consacre la nécessaire intervention de l’Etat pour garantir la solidarité mutuelle de tous les individus dans le respect de leur liberté. Du solidarisme initial, l’extrême droite réinvestit le double rejet du capitalisme et du socialisme : le « ni droite ni gauche » fait un écho au solidarisme initial qui rejetait la collectivisation des moyens de production tout en pointant du doigt les défaillances du marché.

Alors que le solidarisme théorisé par les penseurs radicaux et socialistes utopiques du XIXème siècle étaient majoritairement à dimension internationaliste, le solidarisme que revendique l’extrême droite est résolument hostile à la mondialisation. Celle-ci est considérée comme le triomphe de l’ « américano-sionisme ». Le solidarisme tel qu’il est revendiqué par l’extrême droite est l’affirmation d’une solidarité exclusivement nationale consacrant une communauté mythifiée. Il y a bien un discours sur la construction d’un Etat social à destination de cette communauté qui d’ailleurs renvoie à toute une tradition politique de l’extrême droite plus ou moins pregnante selon les cycles. Le Front National par exemple a toujours eu du mal à concilier les franges les plus libérales et les catholiques traditionnalistes et les tenants d’une doctrine plus sociale.

Le solidarisme est la doctrine de l’individu social : l’homme est intrinsèquement lié socialement à tous les autres. La solidarité est à la fois une réalité avant d’être un idéal. La solidarité en tant que lien d’interdépendance est la raison et l’horizon du vivre ensemble. C’est ainsi que les radicaux, principaux promoteurs du solidarisme tout au long de la Troisième République défendront les principes mutualistes, l’impôt sur le revenu et la mise en place de système de retraites. Il est évident qu’il n’y a rien de commun entre la doctrine nationaliste (contre) révolutionnaire de l’extrême droite française et Léon Bourgeois théoricien du solidarisme et promoteur (et premier président) de la Société des Nations.

 

 

 

Description de l’auteur

Jonathan Bocquet

Doctorant en sociologie politique au laboratoire Triangle de l'ENS Lyon.

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  1. 4 novembre 2013 | Laurent dit: Répondre
    Très intéressant ton article Jonathan; ce qui est particulièrement marquant selon moi c'est que ce "national-solidarisme" se développe après guerre, soit à partir du moment où les Radicaux cessent de s'en réclamer et entament leur transition vers une doctrine plus libérale. Les mouvements populistes se nourrissent du vide, et les Radicaux portent une responsabilité forte dans l'abandon de cette doctrine, en la laissant à ceux qu'ils prétendent combattre. Espérons que des initiatives telles que solidarisme.info sauront renverser la vapeur et saura redonner le sens réel d'une doctrine au service de la société et non d'une communauté nostalgique d'un passé qui n'a jamais existé...

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