Histoire de l’éducation populaire ou « l’enfant oublié de Condorcet »

Histoire de l’éducation populaire ou  « l’enfant oublié de Condorcet »

Il est un défi complexe de vouloir définir aujourd’hui l’éducation populaire, la preuve en est que les ministères successifs n’ont su se saisir du concept le réduisant depuis quelques décennies au domaine du sport. Nous ne remettons pas ici en cause les activités sportives en tant que facteur d’intégration ou de créateur de lien social, mais elles ne pourraient à elles seules jouer le rôle majeur de l’ensemble des travailleurs de l’éducation populaire.

Pour comprendre l’éducation populaire aujourd’hui, il nous parait judicieux de l’observer sous la lumière de l’histoire. Bien que peu développée aujourd’hui et ayant un sens fortement polysémique, trois courants se sont dégagés plus ou moins précisément au court du XXe siècle : le christianisme social voulant moraliser la vie sociale par l’ascétisme, notamment à travers le scoutisme, les mouvements anarcho-syndicalistes et ouvriers trouvant la république trop bourgeoise et défendant une idée de la culture ouvrière mise à mal par l’école de la troisième république et son acculturation et pour finir le mouvement laïc issu de la pensé de Condorcet. C’est sur ce dernier courant que nous nous pencherons, mais ce serait malhonnêteté intellectuelle d’insinuer qu’il aurait pu exister indépendamment des deux autres et dans un climat social autre que celui de notre siècle.

Si les révolutions industrielles, notamment celle de 1750 en Angleterre, ont renversé les rapports sociaux en instaurant par exemple un des concepts encore en vigueur, du moins en théorie, dans nos sociétés modernes : l’ascenseur social ; c’est la Révolution française de 1789 qui avec la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui entraine un véritable bouleversement politique non sans accroc tout au long du XIXe siècle. C’est aussi à partir de cette époque que changent les paradigmes de légitimation des inégalités. En effet, sous l’école de la IIIe République, basé sur le plan Condorcet, ce n’est plus dieu qui permet d’expliquer les différences sociales, mais la culture. C’est à cette période que l’on génère l’idée aujourd’hui obsolète, mais toujours bien ancré : « travailler bien à l’école permet d’avoir un bon métier ». Ce concept dans l’air du temps avec le positivisme d’Auguste Conte et le développement du libéralisme n’avait pas pris en compte l’aspect social. Bourdieu, pour ne citer que le plus célèbre, expliquera plus tard les ratés, voir la panne complète de l’élévation sociale par la culture.

Cependant, il n’a pas fallu attendre les myriades de sociologues pour comprendre que l’instruction, unique mission de l’école publique, n’était pas suffisante pour développer une société où les individus seraient tous des citoyens libres et responsables. En effet, les atrocités de la Seconde Guerre mondiale ont démontré clairement qu’être instruit et donc possédé un haut niveau de culture n’empêche pas l’homme de préférer la violence fasciste à la démocratie.

Cet échec de l’école de la République peut se comprendre dans cette phrase du rapport sur l’Organisation générale de l’instruction publique : « Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commandes seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé entre deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des maîtres et celle des esclaves» (Condorcet, 1792). En effet, si la première partie du plan Condorcet avait été mise en place, la seconde avait, quant à elle, été complètement occultée. Cette seconde phase du plan concernait un tout autre pan de la population que celle visée par l’instruction des enfants, il s’agissait de l’éducation permanente des adultes. Cette éducation permanente est une éducation politique, critique à la participation démocratique.
L’erreur est comprise des gaullistes jusqu’aux communistes et malgré les tensions qui subsistent, le gouvernement provisoire, installé en Algérie Française en 1944, donne sa confiance à Christiane Faure en lui remettant le poste de directrice de l’éducation populaire et des mouvements de jeunesse, rattaché au ministère de l’Éducation nationale de René Capitant. Elle mettra en place avec Jean Guéhenno les 18 premiers instructeurs nationaux d’éducation populaire.

L’aventure sera de courte durée. En effet, pour raison économique, la direction de l’éducation populaire et des mouvements de jeunesse fusionne avec la Direction de l’éducation physique et des activités sportives pour ne former qu’un seul ministère : la direction générale de la jeunesse et des sports. Cette mutation annonce le déclin prématuré de l’éducation populaire avec la mise en avant des CRPS (Centre d’Education Populaire et de Sport) au détriment des Maisons des Jeunes. L’éducation populaire réelle est reléguée à une tâche non institutionnelle
En 1958, sous la présidence de De Gaulle, Debré refuse à Malraux trois ministères successifs : le ministère de la Jeunesse, le ministère de la Recherche et celui de la Télévision (à cet instant encore inexistant). Finalement, Malraux obtient la création d’un ministère des Affaires Culturelles, ministère étrange à une époque où seuls les gouvernements d’Hitler, Staline et Mussolini en avaient possédé un. Ce ministère créé de toute pièce pour André Malraux devait se composer alors de bribes récupérées d’autres ministères : la Direction générale des Arts et Lettres, la Direction de l’Architecture et la Direction des Archives de France (toutes trois issues du ministère de l’Éducation nationale), le Centre national de la cinématographie (jusqu’alors rattaché au ministère de l’Industrie et du Commerce) et les activités culturelles du Haut-Commissariat à la Jeunesse et aux Sports.
Christiane Faure est rappelée par Pierre Moinot pour diriger l’éducation populaire, mais le rattachement au ministère des Affaires Culturelles ne se fera finalement pas et l’éducation populaire institutionnalisée se limitera aux animations socio-culturelles rattachées au travail social et aux loisirs, sonnant ainsi son glas.

Après avoir analysé l’histoire, on ne peut –être qu’effaré de voir aujourd’hui l’éducation populaire enterrée quand on connait les enjeux cruciaux pour lesquels celle-ci avait été créée. Mais une question se pose : qu’est-ce que la culture aujourd’hui si l’éducation populaire n’en fait plus partit ? Eh bien, mesdames, messieurs, la culture aujourd’hui se limite à la définition qu’en a faite Jack Lang en 1981 : la culture c’est l’action artistique avec comme figure de proue l’artiste-créateur. Peut-on laisser le champ culturel réduit à une telle ineptie ? Il est grand temps pour la formation de citoyens libres et éclairés comme pour la culture de rétablir une éducation populaire digne de ce nom avec les moyens nécessaires de peur de voir l’histoire se répéter.

Description de l’auteur

Julien Depriester

Doctorant en sciences de l'éducation et de la formation au laboratoire EFTS de l'ED CLESCO

Il y a 1 commentaires. Ajoutez le votre

  1. Pingback: Histoire de l’éducation populaire ... décembre 23, 2013

    […] Ressources, débats réflexions et actualités autour du solidarisme (RT @Solidarismeinfo: Histoire de l’éducation populaire ou « l’enfant oublié de Condorcet » http://t.co/gP4ypZQMGI)…  […]

Ajoutez un commentaire