Existe-il un lien entre care et solidarisme ?

Existe-il un lien entre care et solidarisme ?

Avant de débuter cette réflexion, précisons tout d’abord qu’elle n’a pas prétention à réaliser un travail inédit, mais simplement à compiler quelques informations, en vue d’un regard neuf sur la question. Il semble d’ailleurs opportun de préciser qu’un certain nombre de chercheurs en sciences sociales ont déjà contribué au rapprochement des deux concepts. L’association entre care et solidarisme est ainsi réalisée à plusieurs reprises, allant parfois même jusqu’à dévoyer le sens du premier terme, comme celui du second s’en est souvent trouvé galvaudé par un usage outrancier qu’ont pu en faire certains communicants. Il est donc essentiel de rester vigilant au regard porté sur ce concept du care. L’objectif de son étude ne devrait pas tant être de promulguer un artefact éthique comme idéal de société, que de comprendre la genèse d’un comportement, afin d’en mieux saisir les mécanismes, qui pourraient être une application du solidarisme.

En guise d’introduction à cette réflexion, il apparaît pertinent de cerner, tout d’abord, le contexte d’apparition du concept de care. Ceci ne saurait être fait sans rappeler qu’il est issu de la critique par la philosophe et psychologue féministe, Carol Gillian, des travaux de Kholberg sur le développement moral. En effet, ce dernier postulait que le positionnement féminin empirique, consistant en la négociation d’une solution afin d’éviter la transgression d’une règle s’opposant pourtant à un impératif de justice universelle, tenait de la naïveté simple. Pour Kholberg, les sujets masculins faisaient preuve, au contraire, d’une maturité morale efficiente, en se montrant capable de contredire un principe juridique, au nom d’une éthique universelle. Par ses travaux, Gillian vient justement démontrer que le comportement féminin en l’espèce, ne tient en rien d’une forme de naïveté, mais bien d’une volonté de dialogue, de responsabilité et d’attention à l’autre. Au delà d’une tare morale issue de la construction sociale de l’individu féminin dans une société patriarcale, tel que l’analyse Kholberg, Gillian perçoit une préoccupation spécifiquement féminine. Celle-ci, tenant compte du contexte et visant le maintien de la relation sociale, s’oppose au processus décisionnel typiquement masculin, qui objective la justice universelle comme seul but à atteindre, excluant de facto toute forme de remise en cause du jugement.

Cette base théorique constitue le socle de la pensée de Gillian, fondant le concept de care en tant que principe éthique issu de la pratique relationnelle, plutôt que d’un quelconque modèle abstrait. Cette pratique relationnelle revêt d’ailleurs une réalité tellement diverse, qu’il n’est pas étonnant de voir les théoriciens francophones du concept refuser de tronquer la polysémie du mot care, tant ce dernier recoupe des acceptions aussi diverses que la sollicitude, le soin, l’attention ou la prévenance. Le concept propose donc une lecture intéressante des rapports sociaux, tout en constatant la prééminence de sa réalité dans les pratiques sociales qui échoient traditionnellement aux femmes. Notons particulièrement le milieu socio-professionnel médico-social, qui bénéficie même d’une analyse plus spécifique du concept, nourrie par une littérature pointue concernant le sujet.

Il semble approprié de voir dans ce milieu professionnel, la matrice idéale pour ce genre de comportement sociaux. En effet, la structure du milieu hospitalier en particulier, apparaît comme conçue selon une structuration du travail tayloriste, une approche organisationnelle très bureaucratique, et avec des relations sociales empruntes d’un rapport d’inféodation entre corps médical et paramédical. Il paraît dès lors bien impossible de mieux réussir le difficile exercice de ne confier la réalisation de tâche subalterne, à celui qui est subi le plus la domination de la société. C’est pourtant dans ce contexte que naît la pratique du care, lorsque ces femmes pour qui le pouvoir patriarcal est une écrasante réalité institutionnelle, se dotent d’une éthique propre qui leur permet d’assurer leur fonction éminemment utile socialement. Elles transforment ainsi la relation de dépendance existant entre soignant et soigné. Ce phénomène analysé comme une relation de sujétion pour la société de consommation, devient interdépendance pour elles. C’est précisément sous ce nouvel éclairage qu’il semble bienvenu de relire les thèses solidaristes.

Il s’agit justement de ce que tente de faire le sociologue Serge Guérin, en voyant dans le care un projet politique spécifique compatible avec la doctrine solidariste, puisque le soin mutuel se trouve ainsi basé sur le sentiment d’interdépendance entre les personnes. A son opposé, Guérin range une doctrine de « conservatisme compassionnel » qui verrait confié à l’acteur privé le soin d’autrui, dans une lecture conservatrice et capitaliste des relations sociales. Pour lui, le concept appelle au contraire une politique publique solidariste, qui remet le soin mutuel au centre du processus étatique. Cependant, une telle approche, tendant à faire du care un prolongement du solidarisme, pourrait bien, en ouvrant des perspectives d’application du concept au politique, en réduire l’utilisation au seul champ d’un idéal de Société du soin. La portée analytique du care ne doit cependant pas être oubliée.

Il apparaît ainsi important de lire le fait sociologique qui conduit à la construction du care. La structure structurante dans laquelle une telle relation se construit, semble devoir faire l’objet d’études approfondies, tant c’est en cela que pourra être apporté de la matière à la théorie solidariste. Et c’est bien de l’interdépendance, postulat fondateur du fait social pour Bourgeois, que semble naître le care. La synthèse entre les deux concepts pourra donc s’avérer pleine de promesses.

Description de l’auteur

Julien Malandran

Infirmier en Psychiatrie

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