Etre digne ou : De la méritocratie en République

Etre digne ou : De la méritocratie en République

La méritocratie, du latin mereo/meritum recevoir sa part et cratos , le pouvoir ; Une méritocratie serait une société de la récompense. En une phrase, mériter, c’est être digne de sa part. Une société où « l’on a que ce que l’on mérite que ce soit en bienfait, ou en sanction » qui suppose que l’ensemble de l’organisation sociale soit régulée par ce principe de récompense de l’effort, du talent.
Qu’il revienne à chacun ce qu’il mérite, difficile d’être en désaccord dans le principe. Encore que, certains pourraient objecter qu’il vaut mieux que chacun ait ce dont il a besoin. Deux modèles de pérennité différents, l’un qui assure les besoins de subsistances de chacun, l’autre qui encourage la compétition et félicite l’effort et le talent. Les méritocrates arguent qu’il suffit de faire en sorte de mériter a minima ce dont on a besoin, mais qu’est ce qui nous garantit que chacun a les moyens de mériter ce dont il a besoin ? Il nous semble urgent de déconstruire une notion qui dans la bataille culturelle semble prendre une place particulièrement importante. Cette notion s’impose d’autant plus dans les rhétoriques politiques qu’elle a la force de l’évidence. Nous verrons d’une part qu’elle n’est qu’un concept incantatoire qui ne peut se concrétiser économiquement. Nous verrons ensuite en quoi socialement elle est un déni dangereux de la réalité.

A propos du mérite, Hume expliquait qu’il mêlait des variables de nature et des variables de comportements ce qui le marquait d’une « obscurité naturelle » (D. Hume, Enquête sur les principes de la morale 1751). Entre le talent d’une part et la vertu ou l’effort d’autre part, qu’est ce que le mérite ? Comment l’évaluer ? Sur un modèle économique, en termes de production que pourrait être le mérite ? Doit-on calculer le travail (l’effort fourni à produire peu importe sa capacité. A grand effort, la production peut être petite) ou le talent (la capacité est telle qu’à effort minime la production est forte). Et, là encore, peut-on mesurer le talent et le travail ? Nous savons par exemple que des positions stratégiques dans le processus de production sont créatrices de fortes valeurs ajoutées sans pourtant qu’il n’y ait besoin ni de talent ni d’effort (situation de monopole par exemple). On se rend dès lors compte de l’incapacité à conceptualiser une organisation sociale basée sur le mérite. La méritocratie (pouvoir du/au mérite) voudrait être une société où les positions sociales seraient dues au seul mérite.

Le concept de méritocratie fait incomber à la seule charge de l’individu sa trajectoire et sa position sociale. L’idéal méritocratique suppose qu’une ascension ou un déclassement social ne soit lié qu’à son seul mérite Déféndre un idéal méritocratique revient en somme à nier les pesanteurs sociologiques dont ne peut se défaire un individu. Bien sur, la République s’est fondée contre les inégalités et a mis un point d’orgue à défaire le citoyen de tout . La notion de libre arbitre, ou sans doute plus à propos de libre pensée était l’alpha et l’omega humaniste permettant de consacrer le citoyen éclairé. Son émancipation passait notamment par l’école républicaine et l’affirmation de la laïcité. La remise en cause profonde de ces deux dernières lors des trentes dernières années est d’ailleurs extrêmement alarmant et condamne les individus à être d’autant plus déterminés par leur naissance. En ne leur permettant pas de s’affranchir de leur environnement social, nous condamnons les citoyens à être mus par leur socialisation. A ce sujet, nous pensons évidemment au retour en force de l’école privée qui brise définitivement l’égalité des chances.

Cette sémantique de la méritocratie fait écho par exemple à celle d’ « employabilité » qui suppose là encore qu’il revient au salarié de faire en sorte d’être « vendable, rentable ». Cela relève de la logique capitaliste tendant à réduire l’individu à un agent devant s’insérer dans le circuit économique. Il s’agit donc d’un vocabulaire normatif et politique qu’il est urgent de remettre en cause. La méritocratie était évidemment un idéal porteur d’espoir au début du siècle dernier. Le positivisme triomphant promettait la remise en cause des déterminismes sociaux et pouvoir créer des hommes neutres, sans dispositions ni prédispositions

Surtout la méritocratie affirme le caractère fondamentalement autonome et donc isolé de l’individu. C’est l’inverse du solidarisme qui affirme que l’homme est inséré continuellement par des liens de solidarité au sein de la société. Jean François Orianne notamment a ouvert une réflexion profonde sur la manière dont la sémantique de l’employabilité constitue une socialisation contrainte des individus aux normes de la sphère marchande

Extraits : Jean-François Orianne et al. « Les politiques de l’autocontrainte », Education et sociétés 2/2008 (n° 22), p. 127-143.

« Avant d’évoquer le parcours d’insertion (PI), en tant que mesure emblématique des politiques actives d’emploi, intéressons-nous aux registres de rationalité qui les fondent. Inscrites dans le cadre général de l’activation de l’État social, elles résonnent, dans une pénurie structurelle d’emploi, comme une réponse au constat d’échec des politiques traditionnelles de lutte contre le chômage, caractérisées par des pratiques de création d’emploi. Par ailleurs, les politiques actives d’emploi présentent des énoncés structurés autour de notions normatives – l’ employabilité semble participer de cette inflexion du principe méritocratique puisqu’il s’agit dorénavant pour le demandeur d’emploi, ayant intériorisé une norme de subjectivation responsable, de faire preuve de sa capacité à s’insérer professionnellement. Le partenariat, autre notion normative des politiques actives d’emploi, renvoie à l’activation des professionnels chargés de les mettre en œuvre, responsables quant à eux de la qualité des services rendus. « 

La mise en oeuvre de cette rhétorique conduit à l’intériorisation d’une instruction à l’employabilité et/ou au mérite. L’individu doit intégrer ses normes pour satisfaire au marché du travail et globalement à son intégration sociale. Il s’agit d’une évolution de la sémantique de l’action publique qui consacre directement l’individualisation, c’est à dire la responsabilisation des individus de leur propre parcours d’insertion. Cette dérive sémantique est extrêmement dangereuse pour la République qui doit au contraire accompagner l’émancipation de l’individu.

Description de l’auteur

Jonathan Bocquet

Doctorant en sociologie politique au laboratoire Triangle de l'ENS Lyon.

Il y a 2 commentaires. Ajoutez le votre

  1. 3 avril 2014 | Gates dit: Répondre
    Les diplômes de l'éducation nationale sont délivré selon un seul critère : le devoir rendu! A aucun moment le correcteur ne prend en considération le travail effectué pour arriver à ce résultat ... Hors comme vous l'avez suggéré , nous ne partons pas avec les mêmes bases ! De plus dans la continuité , le diplôme en encore une démonstration soi-disant du mérite face aux employeurs ... Donc double peine ! Les diplômes ne reflètent pas les efforts et ils orientent ensuite les employeurs !
  2. 3 avril 2014 | CedBoc dit: Répondre
    La méritocratie c'est faire au moins l'effort. Personne n'est pareil, n'est égal au départ , socialement, physiquement intellectuellement et pourtant la société actuelle veut nous fondre tous dans un même moule (exemple collège unique) Rien n'est fait pour différencie l'individu. Pourtant on doit se faire remarquer , alors comment ? Le mérite ? Pourquoi pas alors l'article sur la méritocratie c'est bien , mais le mieux serait effectivement de s'accorder sur ce qu'on entend par mérite ! Est-ce les résultats , l'effort le travail ,etc... De mon expérience , la vie professionnelle c'est 10% de travail et 90% d'opportunité ! Le mérite pour moi c'est déjà de saisir ces opportunités de se donner les chances de les concrétiser ! L'inverse c'est subir et attendre que la société vous aide !

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